Back in 1975, les amis. Je ne sais pas vous, mais moi pas en tout cas. J’aurais bien voulu mais j’avais piscine dans le monde des pas-encore-nés.
Oui, j’aurais bien voulu voir de mes yeux le succès de Bruce Springsteen, cette sorte d’Amérique bigger-than-life [aujourd'hui, je suis d'humeur je-mets-des-tirets-partout-ça-fait-des-néologismes-à-moindre-frais]. Je compense donc ce que je n’ai pas vécu en fantasmant cette époque, pas si éloignée puisque le rêve hippie était déjà terminé et que la vie était en couleur (alors que dans les années 50, elle est en noir et blanc, c’est bien connu, je l’ai vu à la télé de l’époque).
Justement, cette époque, Bruce Springsteen n’y est pas tout à fait à son aise. Pour lui, le milieu des années 70 ressemble déjà aux années 80. Il met des pianos, des saxos, de l’épique, du rutilant et s’il n’y avait pas la Telecaster, on se jurerait dans un bon film des années 80 avec une intrigue entre avocats qui se retrouvent dans l’ascenseur pour s’envoyer des vannes, des piques ou, plus utile pour la survie de l’espèce, s’envoyer en l’air.
Succès fou, Born to Run est un disque incroyablement gonflé d’on-ne-sait-quoi, boursouflé de rock easy listening que ne sauvent que partiellement les paroles concernées sur les maux de l’outremonde américain (pour reprendre les mots de Don de Lillo dans son livre du même nom que, pour une raison inexpliquée, je n’ai pas terminé). Toute musique encourageant de monter sa vitesse de 20 km/h (notez je ne dis pas 20 mph, ça fait beaucoup trop Born to Run) devrait de fait être proscrite. Il ne faut donc pas sauver le soldat Springsteen. Il n’avait qu’à garder sa guitare et ses larmes sèches, comme il le fera plus tard dans The Ghost of Tom Joad.
Je dois avoir mauvais goût.
A la bonne heure ! Oui, je dois avoir mauvais goût, mais dans le genre cinémascope, quel morceau de bravoure que ce Jungleland. Imaginez donc, commencer par des violons, il faut le faire. Dans la grande tradition Springsteen, on poursuit avec un piano sautillant. Et puis à moment, le E street band débraye, accélère et joue au plus grand groupe d’accompagnement du monde – ce qu’il est probablement.
Springsteen raconte une histoire qui a l’ordinaire de la routine de la rebellion éphémère. On a le droit de ne pas être transporté par le sujet, mais il y a là une chose suffisamment rare pour être signalée: une véritable interprétation, plus qu’un simple tour de chant. A un moment, Springsteen dit « rendez-vous for the night » et c’est irrésistible. A un moment, Bruce dégaine sa Telecaster et c’est comme un tunnel éclairé qui file à la vitesse du son.
Tout va bien. Tout va bien jusqu’au milieu du morceau.
03:55. Le drame potentiel. Le groupe s’arrête et laisse la place à Clarence. Clarence on t’aime mais parfois tu nous fait un peu flipper avec ton sax. Et là, on se demande ce qui va nous arriver. Va-t-on débarquer dans un film érotique italien des années 70 ? Les avocats vont-ils se chevaucher dans l’ascenseur ? Bruce Springsteen va-t-il revenir nous raconter un amour entre un loubard et une vendeuse de cosmétiques dans un Pittsburg dévasté ?
Ben ouais, dites ce que vous voulez, mais à 04:45 c’est mirifique. Cinémascope, New York City, une autoroute américaine la nuit, la vie qui passe. Difficile d’y croire, mais voilà un solo de sax absolument faramineux. 05:35 repars de plus belle. 06:05 terminé. Le morceau est alors déjà plié (la fin n’est pas ridicule d’ailleurs, très bien négociée, sans redite inutile). La légende est écrite. Je sais j’exagère. Je me dois d’exagérer. Jungleland est à mon sens un condensé de ce que le Springsteen et le E street band savent faire de mieux : de l’épique qui brille, qui luit dans une nuit urbaine, qui donne l’impression de conduire sur une autoroute dans son canapé.
Nous avons véritablement là un miracle musical. On dira ce que l’on veut, un solo de sax de 2 minutes au beau milieu d’un morceau, ça ne risque pas d’arriver de sitôt. Surtout de ce calibre, de cette classe, de cet entrain, de cet envol. Une exécution qui sent le live, qui a du souffle et de la pertinence. Tellement dévoyé dans le rock, le sax ne fait frémir qu’en de rares occasions – dans la plupart des cas, il nous rappelle que les avocats dans l’ascenseur mettent un bandeau sur la tête quand ils vont faire du jogging, autrement dit pour ceux qui sont perdus: le sax fait musique d’ascenseur des années 80.
Alors il faut dire merci à Bruce Springsteen et Clarence Clemons (les deux potes sur la pochette). Et merci à l’intégralité du E street band.
Parbleu ! Que le Grand Sax me croque pour ces remerciements appuyés. Je dois avoir mauvais goût, mais prenez quand même l’autoroute de nuit et oubliez ces idiots d’avocats yuppies dans les films des années 80.
Bruce Springsteen – Jungleland [Born to Run, 1975]