Christophe – Les Mots Bleus [1974]

9 octobre 2010
By Yeayms

0000471209_350 [Episode 20] Le blog masique.com est un peu comme une grande famille. Imaginez-moi, chers lecteurs chaque jour à la fois de plus en plus et de moins en moins, puisqu’au nombre de zéro, imaginez-moi, chers lecteurs, en panne d’inspiration, en proie à la plus vile des maladies, la perte de vigueur créative, l’élan perdu du jaillissement d’imagination, l’arc qui débande pourtant tendu d’une irrésistible puissance, bref, comme on dit chez nous, la panne. Eh bien, cher lecteur, sache que, sache que, sur le blog masique.com, il y a toujours un copain pour vous rattraper, pour vous envoyer un lien qui vous rendra toute votre vigueur d’antan, un viagra de l’esprit, une vidéo subtile et poétique, un monument d’absurde que sont ces deux allemands partageant une partie fine en compagnie d’une délicieuse amazone. Et cher lecteur impatient de connaître la chute, sache qu’elle ne te décevra pas : oui, devant cette vidéo quelque peu coquine et teutone, je me suis dit, mais, les amis, que manque-t-il le plus dans ce monde ici bas ? De l’amour. C’est de l’amour qu’il manque. C’est de l’amour qu’il nous faut. Aimez-vous les uns les autres, ou allez vous faire empailler, pour pervertir un peu la pensée de Juliette Gréco qui, on le sait, ne raconte pas que des salades, la Gréco.

Je n’ai pas commencé un article aussi fort depuis au moins quarante ans. Je guette la réaction de mon public. Elle ne vient pas, échec cuisant. Le silence résonne dans la pièce et dans mon esprit en perdition. Et merde, comme dirait Mado la Niçoise, qui, on le sait, ne raconte pas que des salades, la Niçoise.

Puisque je suis seul je vais me lâcher. Je reviens vers le sage et je me souviens lorsque je gravissais des montagnes par la seule force de ma volonté de fer sans me soucier du fait que ces montagnes étaient pathétiquement basses. Peu importe, oui. Avec mes seuls pieds, je montais. Et chacun sait, elle ne raconte pas que des salades, la Piémontaise.

Le problème quand on écoute un morceau 56 fois, c’est qu’on devient un peu fou. On se laisse aller. Parce qu’à la base je parlais d’amour. C’est le plus important l’amour. Et, chers lecteurs invisibles tels Zéphyr, sachez-le, l’amour rend très con. Et donne des chansons très connes. Heureusement, beaucoup de gens sont amoureux, ouf, sinon les chanteurs auraient vraiment l’air très très con.

Christophe n’a pas l’air trop con, lui. Il est même vachement classe. Il a un peu trop fait la fête quand même. Il a cet air classe et ahuri du mec bien habillé de la fête de la veille, qui ne s’est pas couché, n’a pas pris de douche, mais c’est pas grave, bonjour madame je voudrais une baguette pas trop cuite et si vous êtes pas contente aimez-vous les uns les autres ou allez vous faire foutre dans un panier à salades. Il est comme ça Christophe. Et quand il est amoureux il chante Les Mots Bleus. Un sondage rapide parmi la population montre que ce morceau partage les humains en deux groupes, qui usent chacun du qualitatif « c’est irrésistible » ou « c’est horrible ». Avec « mais mon dieu » devant. Je crois que c’est aussi ce qu’ils disaient dans le film allemand avec les deux messieurs à moustache et la dame toute nue. Mais je n’ai pas compris, c’était en allemand. Visiblement le plaisir qu’ils avaient à être ensemble transcendait les frontières linguistiques et m’a fait ressentir un sentiment d’œcuménisme profond. Christophe paie sa baguette et sort de la boulangerie en traînant derrière lui une forte odeur de sueur, de cigarette et de sexe inachevé.

Et le refrain s’élance tel une colombe. Que c’est de mauvais goût, mais que c’est irrésistible. C’est un véritable refrain qui fend l’espace et emplit le silence. Un refrain qui donne envie de chanter seul comme un con. Un refrain qui donne envie de chanter très très fort, très très lyrique, très très pathos, très très voix qui casse les oreilles. Et justement, justement, l’une des grandes forces de ce morceau, c’est que Christophe ne chante pas comme ça. Il chante intime, il chante fluet, il chante sensible, il prononce les paroles, les fait ressentir mais ne les exagère pas. C’est faramineux d’oser ainsi un morceau que personne d’autre ne pourrait chanter sans avoir l’air horriblement ampoulé. Cher public à l’audience nulle, sache-le, je te le dis haut et fort à toi qui ne m’écoute pas, en toute sincérité j’adore ce morceau. Il a quelque chose d’une époque révolue, d’une sorte d’harmonie clâssieuse – permettez-moi le néologisme – que notre génération n’a pas les codes pour juger. Ce qui n’empêche pas d’être un peu admiratif et par là-même d’être un peu con, excusez du peu.

Christophe prend le métro. Il est toujours sous le choc des turbulences nocturnes de la veille, fussent-elles les paradis artificiels ou les artifices des non-dits du paraître. Il lisse sa moustache. Il a toujours eu sa moustache. C’était un défi supplémentaire pour lui d’avoir l’air classe avec cette moustache. Une fille le regarde manger son croissant, perdu dans la brume de ses pensées et de sa sueur. Elle est jeune et belle, la petite trentaine. Mais Christophe descend à Charles de Gaulle Etoile. Il a un concert. Il monte dans une limousine jusqu’à l’Olympia. Christophe aime ce qui brille mais il a une sensibilité à fleur de peau. Les Mots Bleus est un petit miracle. Il y a quelque chose d’humain dans cette chanson. Oui, il y a dans cette chanson, de l’amour. Il n’y a que ça. Rappelons d’ailleurs que les paroles sont d’un certain Jean-Michel Jarre et que la collaboration se finira d’une façon un peu abrupte et amère. Quoiqu’il en soit, Christophe incarne la chanson comme jamais. Le principe de la rubrique que vous êtes en train de lire s’étale là, en filigrane. On peut chanter des trucs très très kitsch avec une humanité très très communicatrice. Ceci fait la légende des grands morceaux populaires.

Les longs discours terniraient quelque peu le style de nos retrouvailles. Je vais donc m’arrêter là. Vous commencez à comprendre, je dois avoir mauvais goût.

Christophe – Les Mots Bleus [1974] – Les Mots Bleus

Aymeric
Un article de la chronique Je dois avoir mauvais goût sur le blog masique.

~~ Les épisodes précédents qu’il faut absolument lire ~~

19. Slash feat. Chris Cornell – Promises [2010]
18. Oasis – My Big Mouth [1997]
17. Modjo – Lady (Hear me Tonight) [2000]
16. Britney Spears – Oops!…I Did It Again [2000]
15. Metallica – Master of Puppets [1986]
14. Guns n’ Roses – November Rain [1991]
13. Jay-Z + Alicia Keys – Empire State of Mind [2009]
12. Eiffel – Ma blonde [2009]
11. Smashing Pumpkins – Let Me Give the (web) to You [2000-2009]
10. Maxwell – Fistful of Tears [2009]
9. Emperor – I am the Black Wizard [1994]
8. The Gamits – How to Escape [2004]
7. Pulp – Common People [1995] & Manic Street Preachers – A Design For Life [1996]
6. Queen – Radio Ga Ga [1984]
5. Serge Gainsbourg – Variations sur Marilou [1976]
4. Muse – Thoughts of a Dying Atheist [2003]
3. Bruce Springsteen – Jungleland [1975]
2. M83 – We own the sky [2008]
1. TTC – Pollutions [2002]

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