Back in 2002, les amis. Je ne sais pas vous, mais j’étais étudiant. Un copain qui écoute du hip-hop trois semaines avant la sortie des disques sur Emule me fait écouter un groupe de rap intelligent. Rap intelligent, qu’il disait. Genre l’autre rap n’est pas intelligent. Mais passons, le but n’est pas de disserter sur le caractère subversif, philosophique et rebelle du lancer de bouteille de Booba sur son public plein d’nrj d’Urban Peace 2 (« nique sa mère la réinsertion », comme dirait Mc Jean Gab’1). Rap intelligent, donc. Mettons. Alors TTC featuring La Caution est bien plus intelligent que la moyenne des protagonistes de The Big Bang Theory (360 de QI à deux, NDLR). Plus intelligent que n’importe qui sur cette Terre. Il en faut du courage pour parvenir à bout de quelques 5 minutes de divagations incompréhensibles sur de soi-disantes pollutions urbaines toutes aussi absurdes les unes que les autres. Du grand n’importe nawak. Sur un sample d’Abba en plus, une reine qui danse au ralenti. Impossible d’écouter une chose pareille. Un monstre de rap « intelligent » qui donnerait presque envie de s’acoquiner le coquillard avec un peu de rap wesh wesh bien balancé.
Je dois avoir mauvais goût.
Oui, je dois avoir mauvais goût, car cette chanson fait des vagues plus qu’elle ne divague. Les raps se valent à peu près tous dans l’excellence et dans une absurdité latente qui rend deux lieux communs totalement à propos lorsqu’on les fait s’entrechoquer gaiement. Un exemple, un exemple, les amis, un exemple : « Cette pute qui t’astique la bite au passé douteux / Affaire classée, ne regarde pas derrière / Car hier était un jour pluvieux / Hier était un jour plus vieux ». Je ne sais pas dire pourquoi, au moment où ce cher Cuizinier balance son lyric un peu beurk d’un abord nonchalant, il y a de la magie dans l’air alors qu’il ne dit rien, il n’énonce rien, il dit « vague » et la mer monte. « Demande à ta mère qu’elle t’illumine … », « Un grand ballon flotte en silence … », je pourrais citer trois wagons d’exemples, mais le mieux reste d’écouter et de se laisser porter. Le chorus me paraîtrait presque un ton en dessous, un peu hors de propos. Le reste n’est qu’exploration jubilatoire, une ode au rap pur et dur: l’amour des mots qui dansent, qui évoquent plus qu’ils ne disent, qui laissent l’imagination reprendre le dessus. Et pour ne rien gâcher, il faut avouer que le sample est particulièrement réussi – une sorte d’écrin dans lequel entreposer ces mots qui partent dans tous les sens, qui jaillissent dans un feu d’artifice verbal qui, dans une même explosion, brasse toutes les pollutions urbaines pour former un drôle de patchwork qui ressemble à une journée en ville sans toucher terre.
Las ! Proust me maudisse pour ces périphrases alambiquées. Je dois avoir mauvais goût, mais jetez-y une oreille quand même.
TTC – Pollutions [Ceci n'est pas un disque, 2002]