Jerry Fielding – Straw Dogs (Les Chiens de Paille)

20 avril 2010
By Erick

cd-straw-dogsViolent, malsain, sanglant, sombre, viscéral… Quelques mots pour résumer le cinéma sans concession de Sam Peckinpah (1925, Fresno – 1984, cocaïne) et son exploration des recoins les moins reluisants de la nature humaine. Si vous ne connaissez pas son œuvre, il est temps de s’y mettre, en commençant par ses deux chefs d’œuvre que sont The Wild Bunch (La Horde Sauvage) et Straw Dogs (Les Chiens de Paille), dont il est question ici – tous deux mis en musique par Jerry Fielding (1922-1980) avec beaucoup d’intelligence : il faut dire que les deux hommes s’étaient trouvés, que personne d’autre que Fielding ne pouvait aussi bien rendre musicalement la personnalité mouvementée de Peckinpah.

Jerry Fielding

Sur la bio et l’œuvre de Fielding, on pourra consulter ce dossier qui résume bien sa vie. Inutile d’en remettre une couche, disons simplement qu’après des débuts comme arrangeur de jazz « big band »/swing, un passage par la radio, et un autre sur la liste noire de McCarthy pendant les années 1950, Fielding a vu dans le cinéma l’opportunité de composer des œuvres plus ambitieuses, mâtinées d’influences variées (jazz évidemment comme dans Scorpio ou The Gauntlet, mais aussi folk – The Wild Bunch, ou encore classique – The Nightcomers), d’atonalité (ce Straw Dogs notamment), voire sérieusement dodécaphoniques (The Mechanic). Sa carrière a été principalement marquée par ses collaborations avec Peckinpah (les deux films cités en introduction, ainsi que Bring me the Head of Alfredo Garcia, dans lequel la violence le dispute avec le cynisme – à voir pour ceux qui ont aimé Straw Dogs, ou encore Tueurs d’élite – The Killer Elite), Michael Winner également réputé pour sa violence, dont je n’ai vu aucun film mais pour lequel Fielding a réalisé des prouesses (Lawman, Chato’s Land, The Nightcomers, Scorpio, The Big Sleep pour ceux qui connaissent), et, dans une moindre mesure, Clint Eastwood (The Outlaw Josey Wales et The Gauntlet – L’Epreuve de Force, deux films que je n’ai pas vus non plus).

Le film

Straw Dogs est LE meilleur film de Sam Peckinpah, juste devant The Wild Bunch. Dustin Hoffman y incarne David Sumner, soit l’un de ses meilleurs rôles, un mathématicien introverti qui s’installe avec sa femme à la campagne, dans les Cornouailles (Sud Ouest de l’Angleterre). Pacifiste de « confession », il devra oublier ses convictions et réveiller sa nature profonde (qui selon Peckinpah est celle de tout être humain), celle d’une bête sans pitié, pour assurer sa propre survie. Attention:*SPOILERS* Si le couple (qui n’a rien d’idéal) sent très vite qu’il n’est pas le bienvenu, la tension sculptée pendant la première partie du film (face au comportement agressif et provocateur des ouvriers qui travaillent pour remettre à neuf leur maison, le personnage d’Hoffman refuse de réagir et sa femme déplore cette faiblesse) ne fait que préfigurer l’explosion de violence qui s’ensuit. La scène pivot, pour résumer : les ouvriers emmenent David à une partie de chasse, prétexte pour le semer et s’offrir une partie de jambe en l’air non-consentie avec sa femme, ce dont il ne sera jamais au courant, et qui ouvre la voie à des images dérangeantes pendant le reste du film. Ce dernier, très controversé au moment de sa sortie en salles (1971), a même été censuré (aujourd’hui, il sortirait sans problème, les mœurs ayant « évolué »…). Sans connaître les détails de l’histoire, il y a fort à parier que ce soit notamment à cause de cette scène du viol, du fait de son ambiguïté : le jeu de Susan George suggère assez explicitement qu’elle y prend un certain plaisir, comme si l’animal qui sommeille en elle y trouvait une alternative au manque d’animalité de son trop conventionnel concubin.

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A la violence psychologique succèdera enfin la violence brute, justicière, que David refusait jusqu’alors. Lorsque l’idiot du village tue par inadvertance la fille du maire (je crois), les hommes de ce dernier partent à sa recherche pour l’abattre. David, qui dans un premier temps exige qu’il soit jugé comme il se doit, comprend qu’il n’a plus le choix : face aux brutes qui mettent sa maison à feu et à sang dans une des plus belles scènes de canardage de l’histoire du cinéma, il doit survivre, et n’a plus d’autre choix que de rendre justice lui-même (alors qu’il tient le discours inverse pendant le reste du film). La scène est aussi longue que magistrale (Hoffman est incroyable de violence contenue, il faut le voir se les enchaîner un par un en essayant de garder son sang froid, à une époque où il ne cabotinait pas encore), et se conclut par un « I got them all » tout simplement mythique. Outre la violence (montrée du point de vue de l’individu et non de la société comme c’est le cas dans Orange Mécanique) et l’auto-défense, ce sont la justice et la liberté qui sont mises en scènes et questionnées dans Straw Dogs, ainsi que l’instinct animal qui régit les comportements humains (thèse développée par l’anthropologue Robert Ardrey, dont Peckinpah lisait les écrits, et qui a aussi inspiré Kubrick pour l’écriture de 2001 – la boucle est bouclée).

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La musique

Les deux violences (psychologique et physique), Jerry Fielding les dépeint à merveille, et accouche d’un nouveau chef d’œuvre que vient (enfin!) de ressusciter le label Intrada. Puisqu’on ne trouve malheureusement pas de morceaux sur internet, il va falloir se contenter d’extraits sur le site de l’éditeur (qui propose tout de même des extraits assez longs). Cette B.O. de Fielding, marquée par l’atonalité et des échos de trompettes plaintives (« Prologue »), est l’une de ses plus difficiles d’accès, ce qui n’est pas surprenant puisqu’elle retranscrit tout le malaise véhiculé par les images. Pouvait-on attendre d’un morceau comme « The Infamous Appassionata » (qui illustre la scène du viol) qu’il s’écoute sans heurt ?

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Pour la violence psychologique, puisque l’écoute de « The Man Trap » n’est pas possible, il faudra se contenter du dérangeant  » Math Trick; Playing With The Help; Dinner Time », dont les cordes en fin d’extrait rappellent un peu le début de la « Danse Macabre » de Saint Saens, ou « La Danse du Diable » dans L’Histoire du Soldat de Stravinsky – un orchestration que l’on retrouvera souvent dans cette composition de Fielding. C’est dire si le diable s’est immiscé dans Straw Dogs (dommage qu’aucun extrait ne soit proposé pour « Dead Cat » qui, dans un genre similaire, est l’une des meilleures pistes de l’album). « Death Of The Major; Shotgun; David Vs. Charley » et « I Got ‘Em All; David Vs. Riddaway » qui illustrent la fusillade finale, sont davantage orientés suspens/action, mais sans emphase superfétatr.. supérfétoi.. BORDEL!.. superfétatoire : la scène est déjà suffisamment barbare. Peut-être une des raisons pour lesquelles la musique est sous-mixée (ce qui fait d’autant plus de cet album providentiel une redécouverte inespérée, et vas-y que jte balance du superlatif en veux-tu-en-voilà). Le couple aura vécu l’horreur (elle le viol, lui le meurtre), le score se termine sur une note qui exprime bien son tourment, et qui, comme le film, invite le spectateur abasourdi au prolongement de sa propre réflexion sur la violence, plutôt que de véritablement conclure.

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On l’aura compris, Straw Dogs est une B.O. avant tout psychologique, qu’il convient de ne pas mettre entre toutes les oreilles. Alors vous savez ce qui vous reste à faire : voyez le film, et ensuite seulement, achetez le CD avant qu’il ne soit épuisé (tous les Fielding -souvent 2000 ex.- édités par Intrada disparaissent assez vite et sont souvent revendus autour de $50).

Fielding découpé en trois morceaux

L’attaque du train dans The Wild Bunch figure assurément dans le Top 10 des morceaux composés par Fielding, il s’agit aussi de l’un de ses meilleurs morceaux d’action (avec un très bon thème à 2:30). Edit : en fait, il ne semble pas s’agir de la version originale (dirigée par le composteur, telle qu’entendue dans le film), mais plutôt d’une reprise sous forme de suite à l’exécution un peu moins agressive. C’est un peu dommage, mais enfin le thème y est, et c’est mieux que rien.

C’est sur, on n’est pas chez Morricone.

Ensuite, nous avons les non moins excellents « Into the Undergroud » (Scorpio que j’ai déjà eu l’occasion d’évoquer ici), de la musique de thriller à réveiller mémé, dans lequel apparaissent les influences jazz du compositeur (le morceau démarre vraiment à 2:15)…

…et pour finir, le touchant morceau composé pour la fin de The Outlaw Josey Wales de et avec Clint Eastwood (vivement une réédition – surement par le même Intrada – pour l’instant ça reste un peu cher). Car Fielding, comme Peckinpah, savait faire preuve de beaucoup de sensibilité lorsqu’il le fallait (c’est à dire à dose homéopathique). On ne peut pas dire, par exemple, que The Wild Bunch ou Alfredo Garcia soient exempts d’une certaine nostalgie.

Et nous, d’être nostalgiques d’une certaine époque et d’une certaine vision du cinéma (allez j’arrête de raconter n’importe quoi, je n’étais pas né. mais quand même).

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One Response to Jerry Fielding – Straw Dogs (Les Chiens de Paille)

  1. [...] updates on this topic.Powered by WP Greet BoxIl ne va pas nous refaire le coup de son article sur Straw Dogs qui, sous prétexte de parler de musique, parlait surtout du film [...]

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