Un miracle, le mot n’est pas trop fort pour évoquer le sentiment ressenti par les amateurs de musique classique à l’annonce de la nouvelle mi-novembre : des chercheurs finlandais ont mis la main sur des fragments de la 8e symphonie de Sibelius, que l’on croyait intégralement détruite, à jamais le secret de son géniteur. Le compositeur, qui ne produisit plus rien pendant la seconde moitié de sa longue vie de névrosé (1865-1957), avait en effet livré sa partition au feu, dans un accès rageur d’insatisfaction qui si ma mémoire est bonne, ne manqua pas d’inquiéter sa dévouée femme Aino, à qui il vouait toutefois un amour indéfectible. Explication : Sibelius considérait qu’il ne pourrait développer son esthétique davantage qu’il ne l’avait fait dans ses derniers chefs-d’oeuvre, ceux qui certainement témoignent le plus de sa singularité (7e Symphonie, Tapiola…).
Seulement, l’enthousiasme retombe lorsque l’on apprend que les fragments exhumés seraient trop minces pour procéder à une véritable reconstitution – ce qui n’empêche pas le déchiffrage de la partition d’avoir commencé (voir un extrait vidéo ici). Au total, 27 feuillets (soit, pense-t-on, le premier mouvement) qui avaient été conservés par Paul Voigt, copiste de Sibelius (source).
Pour en savoir plus sur l’histoire de cette 8e symphonie, la fiche Wikipedia résume assez bien les choses, avec notamment la contextualisation qui introduit la polémique des prétendus rapports de Sibelius avec le nazisme, qui fait l’objet d’un article sur ce blog. J’imagine pour ma part assez bien le compositeur comme déconnecté de la géopolitique de son temps, davantage préoccupé par l’inspiration qu’il pouvait trouver parmi les paysages sauvages de sa Finlande natale…
Indications discographiques pour les Symphonies
J’avais déjà eu l’occasion de formuler quelques recommandations discographiques dans cet article écrit il y a deux ans, voici maintenant une petite révision pour une tentative forcément subjective de discographie ultime :
Symphonie No. 1 : Bernstein II / Deutsche Grammophon (Outsiders : Carl Von Garaguly / Berlin Classics ; Gennady Rozhdestvensky / Melodiya)
Symphonie No. 2 : Garaguly / Berlin Classics
Symphonie No. 3 : Rozhdestvensky / Melodiya
Symphonie No. 4 : Rozhdestvensky / Melodiya
Symphonie No. 5 : Rozhdestvensky / Melodiya
Symphonie No. 6 : Karajan / DG (Outsider : Garaguly / Berlin Classics)
Symphonie No. 7 : Garaguly / Berlin Classics
L’intégrale à se procurer en priorité est donc celle de Gennady Rozhdestvensky aux commandes de l’Orchestre de la radio de Moscou. Un grand chef russe, un peu moins populaire que les légendaires Kondrachine et autres Mravinsky mais très reconnu pour cette intégrale, à la tête d’un orchestre loin d’être considéré comme figurant parmi les plus grands… Et pourtant. Orchestre parfois limite crade et cuivres grinçants… mais c’est fougueux, volcanique, plein de jaillissements et de vie, ça ne lâche pas l’auditeur une seconde (et c’est désormais disponible partout, suite à une réédition l’an dernier par le même indispensable label russe, Melodiya). A l’inverse, pour une version plus raffinée, plus technique, on se dirigera vers l’intégrale Osmo Vänskä / Orchestre symphonique de Lahti (chez Bis).
Poèmes symphoniques (suite)
Pour compléter cette révision, deux poèmes symphoniques que je n’avais pas cités dans la précédente chronique :
Luonnotar, qui raconte la création du monde telle que rapportée dans le Kalevala, épopée composée au XIXe siècle, découlant de la mythologie finnoise (en savoir plus sur le Kalevala), et dont quelques artistes finlandais (peintres, compositeurs) s’inspirèrent et continuent de s’inspirer plus près de nous (comme Rautavaara, compositeur contemporain) >>> Magnifique version Järvi à écouter ici (il faut monter un peu le son pour ne pas manquer la très belle introduction, pleine de mystère).
Finlandia, hymne à la gloire de la Finlande composé au tournant du siècle précédent dans un contexte nationaliste (lire le résumé ici) >>> Version Karajan à écouter ici (en replaçant éventuellement dans son contexte…)
Carnet de voyage
Enfin, quelques photos liées à Sibelius, prises récemment en Finlande :

Salon, pièce préférée de Sibelius. La bibliothèque est riche en ouvrages de poésie et de mythologie.

Au fond, sur le mur de gauche (premier des trois tableaux), le portrait de Sibelius exécuté par son beau-frère le peintre Eero Järnefelt

Divers objets offerts à Sibelius... A l'arrière-plan, on entrevoit la chambre où séjourna un Sibelius vieilli (incapable de monter les escaliers à gauche sur la photo). Il y écrivit la 8e symphonie. On constate en effet que la cheminée n'était pas loin...

La popularité de Sibelius est visible sur de nombreux objets courants d'époque : billets, timbres, cartes...
On l’évoquait déjà avec l’oeuvre de jeunesse Finlandia, Sibelius était un héros national, qui eut droit à des funérailles nationales (immense cortège). La maison Ainola fut payée par le jeune Etat finlandais, qui par ailleurs le soutenait largement sur le plan financier, si bien que Sibelius n’eut pas vraiment de problèmes d’argent. Suite à une dépense coûteuse (une réception je crois), au moment de payer, il laissa simplement une note : « L’Etat paiera ».
Grand fumeur de cigares, il se plaignit d’un manque causé par une pénurie dans sa réserve, suite à quoi il en reçut du monde entier, notamment de Churchill. Héros national en son pays, après l’exemple des nazis, avec Churchill… Sibelius, un objet de récupération propagandiste.
Peintures d’Akseli Gallen-Kallela inspirées par le Kalevala. Sibelius composa sur les mêmes sujets…
A rapprocher du poème symphonique Kullervo de Sibelius
« Lemminkainen et Tuonela », 3e mouvement de la Suite Lemminkainen, est inspirée du même moment de l’épopée de Lemminkäinen.
Le Sampo est un objet magique convoité par les héros du Kalevala. Il fut forgé en échange de la main de la fille de la sorcière de Pohjola (changée en aigle avec ses troupes en haut à droite du tableau), que d’autres protagonistes du Kalevala convoiteront à leur tour, devant exécuter une sorte d’équivalent des travaux d’Hercule (Lemminkäinen doit par exemple tuer le Cygne de Tuonela, le royaume des morts. Il périt dans ce fleuve avant de revenir à la vie, d’où le tableau précédent… Quant-à Sibelius, il composa avec « Le Cygne de Tuonela » l’un de ses plus beaux poèmes symphoniques, lui-aussi inclus dans la Suite Lemminkäinen). Plus directement lié à la sorcière de Pohjola et à sa fille, Sibelius composa un autre poème symphonique phare : La fille de Pohjola (Pohjola’s Daughter). Un motif illustrant les moqueries de ladite fille lorsque Väinäimoinen (autre héros du Kalevala) échoue à accomplir ses tâches aurait inspiré Bernad Herrmann pour celui du poignard dans Psychose…
Webographie pour approfondir sur cette 8e symphonie… en attendant une édition discographique du 1er Mouvement
Sur la récente découverte des fragments, dans Helsingin Salomat (en anglais),
Sur l’histoire de la 8e symphonie, dans Finnish Music Quarterly (en anglais),
Une bonne analyse de sud273 sur la confusion provoquée par cette découverte, sur le forum Autour de la musique classique (en bas de page)








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