Les Vêpres (ou plus exactement Les Vigiles, voire La Grande Louange du Soir et du Matin [1]) de Rachmaninov seront chantées à la salle Pleyel le 3 mai prochain par le choeur Accentus sous la direction de sa fondatrice, Laurence Equilbey. Il s’agit d’une des plus belles oeuvres du compositeur russe, sa préférée après Les Cloches, et peut-être ma préférée parmi les quelques oeuvres à caractère liturgique qu’il m’a été donné d’entendre.
Ecrit en seulement deux semaines en janvier et février 1915, Les Vêpres, composition a capella pour choeur mixte inspirée de la céréminie des Vigiles de l’Eglise orthodoxe, s’avère un chef d’oeuvre absolu et connaît un succès retentissant dès sa première création en mars de la même année (le public ne peut contenir son enthousiasme et applaudit massivement malgré l’interdiction de manifester ainsi sa joie quand il s’agit de pièces religieuses).
Avec cette oeuvre qui soumet l’auditeur au plus profond respect, en même temps qu’elle lui procure une sensation de plénitude, nous découvrons un Rachmaninov tourné vers le passé (il réintroduit les formes monodiques et les modes grecques, znamenny et kiéviens, suite à Tchaïkovsky qui a libéré la musique religieuse de certaines contraintes dogmatiques), un Rachmaninov témoignant d’une profondeur et d’une spiritualité ahurissantes (il n’avait pourtant plus fréquenté les églises depuis longtemps, alors que dans sa jeunesse, il s’enivrait de mélodies religieuses entendues lors des offices et qu’il essayait de retranscrire au piano), un Rachmaninov assez éloigné du compositeur romantique plus connu pour ses concertos, ses préludes et ses symphonies qui s’inscrivaient davantage dans l’époque.
Et, pour finir, un Rachmaninov toujours hanté par la mort dans la mesure où il souhaita que le cinquième mouvement des Vêpres fût exécuté lors de ses funérailles (voeu qui ne sera jamais exaucé). L’angoisse de la mort ne quittera jamais Rachmaninov, mais c’est là la seule incursion que la grande faucheuse s’autorise dans le contexte des Vêpres, cette oeuvre étant tellement purifiée de la noirceur inquiétante à laquelle le compositeur pouvait soumettre son inspiration, comme c’est le cas dans son Ile des Morts.
« Grande Doxologie » (mode znamenny), 12e mouvement des Vêpres :
« Aujourd’hui jour du Salut » (mode znamenny également), 13e mouvement :
Ainsi, Rachmaninov s’exprime de manière inédite avec Les Vêpres. Rarement le compositeur russe nous aura offert quelque chose d’aussi émouvant, d’aussi envoûtant, et d’aussi pur et intense à la fois. Pour approfondir votre connaissance de l’oeuvre, je vous invite à lire ce passionnant article qui la situe dans son contexte historique et en présente une analyse synthétique.
[1] Le titre russe, Vsenoshchnoye Bdeniye, signifie littéralement « La Grande Louange du Soir et du Matin. » Si la traduction « officielle » qui en a été faite en occident est Les Vigiles nocturnes, la postérité utilise le plus souvent l’appellation Vêpres pour nommer l’oeuvre entière, ce qui est partiellement erronné dans la mesure où les Vêpres ne correspondent dans la cérémonie de l’Eglise orthodoxe orientale qu’à l’office du soir (vespera en latin : le soir), soit les six premiers chants, les suivants correspondant aux Matines (seconde partie de la nuit jusqu’à six heures du matin).