Une histoire à vous faire monter les larmes aux yeux. De rage, d’émotion, de crispation, de frustration. une oeuvre à bout de souffle : on sent bien que la force est partie, reste une obstination et une bestialité intérieure, toutes deux aussi démoniaques l’une que l’autre. On sort de cet enfer bouffi, fatigué, usé, mais tellement soulagé que la seule envie qui persiste est celle de se replonger dedans.
Il n’y a en tout là dedans que deux composantes majeures : force et beauté, souvent combinées dans un même morceau. Des compositions superbes, tout simplement. Tout ne saute forcément pas aux yeux au premier abord mais, finalement c’est ce qui émane après plusieurs relectures. Oui, des relectures entières, en ne sautant aucune étape, aussi pénible et éprouvante fut-elle. Tout se sent dans cet album, comme si le créateur voulait nous communiquer ses peurs, ses déchirures grâce à une espèce de magie occulte qui transformerait une dépression en un cri musical.
Cri de guitares à l’oagonie, solos de guitare rachitiques, son cataclysmique, voix déchiquetées, parties rythmiques martelantes. Couplet murmuré dans l’oreille, avec une impression de tension permanente, puis c’est l’élévation vers une autre dimension avec un refrain apocalyptique, balayant tout sur son passage. On a une boule dans le ventre, c’est bien le genre de musique à déprimer. Les rares accalmies ne dont que renforcer le malaise, car on est aux aguets, attendant un martelage sonore, qui bien souvent arrive comme le feu, pour brûler tous les mensonges, et laisser une couverture de cendres sur le sol. Les paroles sont évidemment incompréhensibles, laissant une part énorme à l’interprétation. Et celle que l’on comprend sont terribles. A travers elle c’est un mec au bord du gouffre que l’on sent, qui est si fatigué qu’il ne peut dormir, car il est un menteur et un voleur.
De cette oeuvre se dégage une franchise et une sincérité, maladives tellement elles sont vicieuses. Grâce à elles, l’album est superbement torturé. Que dire d’autre ? Comme les drames au théâtre, ce disque est un des purs chefs-d’oeuvre pessimistes qui pavent la face sombre du rock…
Certains y ont d’ailleurs vu le testament du leader. C’est un peu trop facile. Il est mort, mais le rock revit grâce à lui. Son véritable testament est dans la chanson du Loner qu’il a citée dans sa lettre (It’s better to burn out than to fade away dans Hey hey, my my). Dans une phrase qui fait écho à la citation et qui pourtant appartient à la même chanson : Rock and roll can never die. Pendant quatre ans, tu as gardé la flamme du rock et tu l’as entretenue, comme personne ne l’avait jamais fait avant. Si elle ne s’est pas éteinte et qu’elle brûle encore, c’est grâce à toi. Tu as plus que le droit d’aller serrer la patte à Jimi, maintenant. Merci encore, Kurt.
Nirvana – In Utero [1993]
Aymeric – 14/12/1996